Au bout de la route, Belmont

Entrée du village

À première vue, mon village, Belmont, ressemble à tant d’autres villages comtois pour le voyageur de passage. Quelques maisons alignées le long de la route, une église dont la taille paraît presque disproportionnée pour une commune de cette importance, des prés, des bois et quelques collines qui ferment l’horizon.

Et pourtant.

Comme souvent, il faut prendre le temps de regarder pour découvrir ce qui ne se voit pas immédiatement.

Belmont est un village ancien, dont les premières traces remontent au XIIIᵉ siècle. Il s’est développé le long d’un petit ruisseau, affluent de la Lanterne, aujourd’hui à sec une grande partie de l’année. Lorsque j’étais enfant, nous y attrapions pourtant à la main des perches, des tanches, des carpes et quelques écrevisses cachées sous les pierres. Les nuits d’été étaient accompagnées du concert ininterrompu des grenouilles. Tout cela appartient désormais au passé.

Entouré de forêts vallonnées appartenant pour l’essentiel aux communes voisines, Belmont a longtemps vécu davantage de ses prés que de ses bois. Les terres y sont grasses, lourdes et souvent rocailleuses. Un de mes ancêtres, qui savait lire et écrire, notait déjà dans les cahiers de doléances rédigés à la veille de la Révolution française qu’une charrue nécessitait ici deux bœufs tant les terres étaient difficiles à travailler.

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Lorsque j’étais enfant, la vie du village était encore rythmée par la traite des vaches. Presque chaque maison possédait son troupeau. Une quinzaine de bêtes pour les plus grosses exploitations, deux ou trois seulement pour les plus modestes.

Le premier à passer était souvent celui que tout le monde appelait le Boiteux. Le dernier, presque toujours, était Marcel, le mari de Renée, dont les vaches avaient parfois tendance à prendre quelques libertés avec l’itinéraire prévu.

Le Boiteux, lui, faisait régner l’ordre d’un claquement sec de son redoutable fouet. En patois, il encourageait Jeannette, sa plus vieille vache, à donner le rythme au troupeau. Lorsqu’il appelait ses bêtes depuis la pâture, c’était encore elle qui donnait le départ.

Jeannette était une petite Montbéliarde au regard étonnamment intelligent. C’est avec elle que j’ai appris à traire les vaches à la main. Elle avait ses habitudes et son caractère. Elle aimait battre de la queue au moment le moins opportun et trouvait régulièrement le moyen de mettre un pied dans le seau fraîchement rempli. En dehors de ces espiègleries, elle faisait preuve d’une patience infinie avec l’apprenti trayeur que j’étais.

Je me souviens aussi de George et de ses éclats de rire, de Clovis, de Zébulon, d’Armand, de Léon, d’Henri, de René et de bien d’autres encore. Les routes se couvraient alors de bouses bien vertes au passage des troupeaux. Le village sentait le lait encore tiède au sortir de la traite, le foin fraîchement coupé, la pâtée des cochons préparée dans de grands chaudrons et le son que l’on mélangeait à l’eau pour nourrir les animaux.

Ce monde n’était pourtant pas un âge d’or. Le travail était rude, les journées longues et les corps s’usaient vite. Les habitants vivaient proches les uns des autres sans être forcément tendres entre eux. Les médisances, les jalousies et les drames faisaient partie du quotidien autant que l’entraide et les coups de main entre voisins.

Lorsque je regarde aujourd’hui les prés qui entourent le village, je remarque encore les limites de certaines parcelles dessinées par les pierres retirées des champs au fil des générations. Les paysages que nous admirons aujourd’hui sont le fruit d’un travail immense accompli par ceux qui nous ont précédés.

Les véritables anciens de Belmont sont peut-être les grands chênes qui bordent encore les chemins et certaines pâtures. Ils ont vu passer les troupeaux, les mariages, les enterrements, les départs vers la ville, les retours au pays et les transformations du monde rural. Ils étaient là avant nous et seront probablement encore là après nous.

La maison qui accueille aujourd’hui les voyageurs des Songes d’Élise fait modestement partie de cette histoire. Elle a vu défiler plusieurs générations avant d’ouvrir ses portes aux visiteurs de passage.

Si, pendant votre séjour, vous prenez le temps d’écouter le vent dans les arbres, d’observer les collines ou de suivre les chemins qui s’éloignent du village, vous croiserez peut-être à votre tour quelques traces de ce Belmont d’hier qui continue, discrètement, d’habiter le paysage d’aujourd’hui.

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